Témoignage : Alice Tabart – Formatrice

IMG_7337Forte de nombreuses formations et d’expériences dans le théâtre, Alice Tabart crée sa propre compagnie en 2009 : Mesdames A. Auteure, comédienne et metteuse en scène, elle partage son expérience et sa connaissance du secteur avec les stagiaires de la formation Orientation aux métiers du spectacle vivant, à Avant-Mardi.

Elle nous raconte son parcours, sa passion pour le théâtre et son intérêt pour la formation.

Depuis quand intervenez-vous sur les formations Avant-Mardi ?

Depuis environ 3 ans, mes interventions sont centrées sur les professions de comédien et de metteur en scène. J’avais travaillé avec Chloé Perrot, la chargée de l’administration des formations, elle connaissait mon travail de créatrice. Elle a donc pensé à moi lorsque Avant-Mardi a eu besoin d’un intervenant en théâtre pour la formation Orientation aux métiers du spectacle vivant. J’ai aussi une expérience préalable avec la formation puisque je donne des cours de pratique du jeu et de la mise en scène à l’Université Jean-Jaurès dans la formation d’Études théâtrales (ART&COM), depuis 2011.

Pouvez-vous préciser quels sont les domaines que vous abordez ?

J’interviens sur deux modules : le métier spécifique de metteur en scène et le métier de comédien. A chaque fois, il s’agit de travailler sur les conditions socio-économiques d’exercice de ces métiers. Le théâtre est parfois victime d’a priori, avec une image soit élitiste et bourgeoise, soit divertissante et un peu datée. Il s’agit donc de clarifier et de définir les différents aspects de ces deux métiers : leurs conditions, leurs attentes, les compétences nécessaires et à la réalité du terrain.

Cette formation est destinée à des personnes en reconversion, des demandeurs d’emploi… Des personnes qui ne connaissent pas toujours bien le secteur du théâtre.

Certains stagiaires ont des petites expériences (participations bénévoles lors de festivals, etc.), mais il y a souvent une méconnaissance du milieu et de ses réalités. On ne sait pas à quoi « sert » un metteur en scène et il existe de nombreux fantasmes sur le métier de comédien ou d’acteur, véhiculés par les médias. Au quotidien, c’est un travail bien plus solitaire et beaucoup moins axé sur la communication, c’est une gymnastique mentale et physique. Cela demande du travail, de la réflexion et beaucoup de concentration pour aborder un rôle. J’essaye donc de présenter les démarches nécessaires à l’accession et à l’exercice de ces métiers. Les stagiaires n’ont évidemment pas tous l’ambition de devenir comédiens, mais très souvent, ils seront en contact avec des artistes. S’ils veulent diffuser, programmer ou produire de spectacle vivant, ils feront face à ces métiers. C’est très important de connaître les besoins et le quotidien des artistes car on ne s’adresse pas de la même manière aux personnes quand on est conscient de leur vie.

Est-ce que votre carrière influe sur vos interventions en formation ?

Je pars de définitions générales afin de donner des faits concrets et objectifs, comme le pourcentage de personnes qui vont au théâtre par exemple. Il faut que les stagiaires comprennent le contexte et leur futur paysage de travail. Lors de ma première intervention, j’avais donc tout axé sur du savoir théorique mêlé de jeux sur leurs présupposés. A la fin de la journée, les stagiaires m’ont posé beaucoup de questions sur mon parcours personnel. Je me suis rendue compte que cela permettait une identification et de se projeter mieux dans le milieu. Tout se fait à l’humain dans ce secteur, toutes les expériences singulières sont donc intéressantes à observer. 

Qu’est-ce qui vous a poussé à faire du théâtre ?

L’envie de vivre plusieurs vies et plusieurs métiers en même temps. Je voulais n’être « que » comédienne à mes débuts (bien qu’écrivant par ailleurs). J’étais déjà dans cette démarche de passer d’une vie à l’autre, d’aller croquer dans différentes expériences. Pour chaque rôle tu explores une autre vie, une manière d’être, tu fais de nouvelles rencontres, tu évolues dans de nouveaux espaces avec de nouvelles équipes. Par l’écriture et la mise en scène, j’ai réalisé que j’avais envie de partager et de ne pas uniquement nourrir des attentes préexistantes. J’aime beaucoup être « passeur » et « au service » d’une œuvre ou d’une écriture de plateau mais j’aime aussi prendre part aux propositions. De toute façon, les deux métiers se nourrissent. La mise en scène est un dialogue : on lance des questions, des thématiques pour avancer avec les réactions des acteurs puis du public. Le théâtre permet d’alimenter des questions contemporaines en offrant des images, des sensations, des histoires et en ouvrant des espaces de réflexion dans l’esprit du spectateur.

Quel est votre parcours ?

Après 10 ans de danse, j’ai suivi une formation plutôt universitaire : une prépa littéraire option théâtre, une double licence Lettres Modernes et Études théâtrales, un master études théâtrales. En parallèle, j’ai toujours travaillé le plateau au sein de groupes de travail, de compagnies universitaires ou de stages pendant les vacances. J’ai fait la formation du Théâtre de la Digue (chant, théâtre et danse) puis j’ai continué à apprendre par l’expérience en participant à de divers projets. En 2009, j’ai créé ma compagnie : la compagnie Mesdames A. Depuis, je continue à me former, autrement : s’il me manque de la précision vocale, je prends des cours de chant, s’il me manque un travail de corps en connexion avec les autres, je prends des cours de tango, j’essaie de découvrir d’autres manières de jouer et de diriger pour mieux asseoir la mienne… Je suis une formation continue à la carte. 

Avec la création de cette compagnie, votre volonté était de pouvoir mettre en avant vos créations ?

Je souhaitais mettre en scène, mais je ne savais pas encore si ça n’allait être que mes pièces. Il y a eu finalement du Victor Hugo (auteur que j’aimerai continuer à explorer) ou des Farces médiévales. Je suis dans une dynamique de création contemporaine. Les pièces que j’ai envie de porter ont toujours une résonance forte avec l’actualité, une urgence, une nécessité. Ma manière de le faire en ce moment est plutôt d’écrire mes textes, même si certaines pièces anciennes permettent par effet de miroir de retrouver la réalité. Ça a beaucoup d’impact. Mais j’adore écrire pour mes interprètes : j’aime voir jouer et j’aime les vraies partitions d’acteur. En travaillant avec une troupe réduite et loyale, je connais leur énergie, leur jeu, leurs points forts et leurs folies. Je peux donc écrire des rôles qui les feront travailler à fond.

Quels sont vos projets en cours ?

J’ai actuellement deux spectacles qui tournent au sein de ma compagnie. Le premier s’appelle Spectateur(s), un accident de théâtre. Il est pluridisciplinaire, avec du théâtre, du chant et de la danse. Il jouera au Théâtre du Grand Rond du 18 au 22 octobre 2016. C’est un questionnement sur notre rôle dans la société. Sommes-nous acteur ou spectateur ? A quel moment regarde t-on le monde se faire ? A quel moment participons-nous à sa construction ? Il s’agit d’un théâtre contemporain populaire et exigeant, ce travail s’adresse à tout le monde sans être élitiste ni jamais populiste. Je cherche à amener une certaine exigence artistique. L’objectif est de stimuler la réflexion en provocant des émotions simples, la pièce doit être accessible mais bouger quelque chose en nous.

La seconde pièce s’appelle La Cité des Dragons, elle est destinée à un jeune public, c’est une forme déambulatoire pour des cités médiévales. Les enfants partent avec les comédiens à la recherche de dragons. C’est un spectacle de marionnettes, de musique et bien-sûr de théâtre.

Actuellement, je prépare un spectacle avec le groupe de jazz Pulcinella. Ils ont fait appel à moi pour mettre en scène un spectacle de musique et de théâtre pour jeune public qui s’appelle Chat !.

Enfin, je suis également comédienne dans des formes médiévales pendant l’été. Il s’agit de transmission sur un mode plus festif. Cela me permet de sortir des salles de théâtre et de goûter à un rapport populaire et immédiat avec les spectateurs. C’est aussi une très bonne mise en travail jeu : la rue stimule des ressorts de spontanéité et d’efficacité assez jouissifs. A la fin de l’été, tu es lessivée mais tu as rechargé les batteries pour retourner dans la mise en scène et l’écriture. C’est beaucoup de travail mais c’est ce que je recherchais et ce que j’ai trouvé : vivre plusieurs vies.

Pour finir, comment définiriez-vous votre ligne artistique ?

J’ai constaté que tous les projets auxquels je participe sont une réflexion sur l’inscription de l’individu dans la société. Certains projets vont être sur la marginalité, d’autres sur la monstruosité, d’autres sur la passivité, d’autre sur la transmission, la fragilité de l’échange… Il y a une démarche politique concernant la démocratie et l’expression d’une voix dans un groupe social. C’est mon cheval de bataille. Le lien entre les hommes, entre le monde et les hommes. D’un point de vue artistique, cela se traite sous une forme multidisciplinaire qui prend en compte les différentes sensibilités, les différentes façons de s’exprimer, les différents arts, et j’essaye d’être honnête avec moi-même dans ma mise en scène, de voir quand les mots ne suffisent pas. Je pensais que je mélangeais les arts par plaisir. J’ai réalisé tout récemment que c’est surtout parce que ça ne dit pas la même chose, parce que ça ouvre l’imaginaire. Enfin, la pédagogie est très importante pour moi. Que ce soit à l’université ou dans des formations d’Avant-Mardi, la transmission permet de réfléchir sur le vivre ensemble. Que peut-on transmettre ? Comment créer cette dynamique ? Comment se parler, se nourrir ? C’est un travail encore une fois inscrit dans cette soif de lien et de partage.