Témoignage : Chloé Ban – Formatrice

IMG_7415C’est dans le quartier toulousain de Saint-Cyprien, face au marché, que nous rencontrons Chloé Ban. De chaque côté de la place, les deux bâtiments du Centre de Développement Chorégraphique de Toulouse. Entre leurs murs, des élèves en formation professionnelle s’entraînent d’arrache-pied pour une performance annoncée au mois de juin. Notre interlocutrice, elle, a arrêté la danse il y a quelques années. Aujourd’hui, elle pense, imagine et conçoit les formations du CDC. Sa connaissance de la danse contemporaine et son expérience d’interprète sont des atouts majeurs pour les stagiaires de la formation Orientation aux métiers du spectacle vivant.

Depuis quand intervenez-vous dans les formations d’Avant-Mardi ?

J’interviens depuis 2010 sur la formation Orientation aux métiers du spectacle vivant. A chaque fois, il s’agit d’une journée durant laquelle je présente les différents métiers du champ chorégraphique. 

Vous leur présentez également le secteur de la danse. Que souhaitez-vous transmettre plus précisément aux stagiaires que vous rencontrez ?

Une journée c’est court, je ne peux donc pas leur parler de toute l’histoire de la danse. Mais je leur donne des repères. Surtout, je leur transmets mon expérience, ma passion et je leur explique l’organisation du secteur : les structures, les formations, comment travailler dans des compagnies, les auditions, le réseau, etc. Souvent, ils ne connaissent que très peu la danse,  j’ouvre donc des portes et je les initie en leur montrant des extraits de spectacles, en leur présentant les figures importantes et la grande diversité de la danse contemporaine. Le public a généralement une idée assez restreinte de ce qu’est la danse contemporaine, il pense souvent que c’est compliqué ou ennuyeux. J’essaye de leur montrer des univers singuliers et variés afin de leur faire comprendre l’intérêt de cette pratique. 

Vous êtes vous-même danseuse et chorégraphe.

J’ai surtout été danseuse interprète. J’ai fait un peu de chorégraphie mais davantage dans le secteur du théâtre et du cirque, de la pub et du cinéma. J’ai accompagné des projets en portant un regard chorégraphique. Mais personnellement, je ne me nomme jamais en tant que chorégraphe car c’est, pour moi, encore un autre niveau de compétences.

Qu’est-ce qui vous a mené à la danse ?

C’est une passion. Je pense que l’on naît en se sachant danseur, je suis passionnée depuis toute petite. J’ai été au conservatoire, mais j’ai eu un parcours irrégulier. J’ai arrêté et repris plusieurs fois. J’ai surtout eu la chance d’apparaître dans le milieu de la danse au moment de l’émergence de la danse contemporaine, dans les années 1980. J’ai un peu grandi avec elle.

Pourquoi la danse contemporaine vous touche t-elle particulièrement ?

J’ai commencé par la danse classique en Conservatoire, puis le modern jazz. Adolescente, j’ai découvert la danse contemporaine lors de spectacles et de stages dans le cadre du festival Les Hivernales à Avignon. J’ai trouvé cette pratique géniale. Je n’avais pas le corps qui correspondait aux critères des danseurs classiques, les personnes recherchées ont des lignes filiformes et ce n’est pas mon cas. Je savais que je ne pourrais pas en faire professionnellement. Le modern jazz m’intéressait sous la forme de l’apprentissage, mais je me suis vite rendu compte que les ouvertures professionnelles étaient limitées. La danse contemporaine me permettait de devenir professionnelle. Et j’avais ce goût de la liberté et de l’intériorité présentes dans la danse contemporaine.

Comment s’est déroulée votre insertion professionnelle ?

Je suis arrivée à Paris en 1984 et j’ai rapidement trouvé du travail, car la danse contemporaine émergeait. La danse est un petit monde et le premier réseau des danseurs est constitué par les danseurs eux-mêmes. L’expérience et le bouche à oreille faisant, j’ai travaillé avec des petites compagnies, des jeunes chorégraphes puis je suis entrée dans la Compagnie DCA de Philippe Decouflé, dans laquelle je suis restée huit ans. On a fait le tour du monde et dansé sur les plus grandes scènes, jusqu’à l’Opéra de Paris. Dans les années 2000, je suis venue m’installer à Toulouse pour des raisons personnelles, tout en continuant à travailler à Paris avec d’autres compagnies professionnelles.

En 2006, je me suis gravement blessée et j’ai dû arrêter de travailler avec cette même intensité. Les carrières de danseurs sont courtes et il faut penser à sa reconversion. Je voulais reprendre mes études. A Toulouse, j’intervenais en parallèle au Centre de Développement Chorégraphique en tant qu’artiste formateur en donnant des cours techniques et des stages. La direction m’a proposé un remplacement au poste de responsable pédagogique de la formation professionnelle. Six mois plus tard, la personne en charge du poste a décidé de ne pas revenir et j’ai accepté de prendre sa place. C’était pour moi une aventure comme une autre, avec un choix de vie différent car plus stable. D’ailleurs, je ne savais pas si j’étais faite pour cette régularité. Et j’y suis depuis huit ans maintenant.

En quoi consistent vos missions ?

Je conçois la formation, c’est-à-dire que j’imagine quels artistes et quels intervenants je vais faire venir. Ça peut être différents domaines : le répertoire, l’improvisation, les outils de composition, etc. En amont de cela, je discute avec la direction afin de décider à quels artistes on va confier les créations, car le CDC invite des professionnels à créer pour les danseurs de la formation. En fonction de ces artistes, de leurs univers et du type de compétences qu’ils attendent des danseurs, je tire des fils pour inviter le reste des intervenants de l’année. Il y a plusieurs années par exemple, on a décidé de faire venir des artistes venant du théâtre, des metteurs en scène. Je souhaitais alors initier les danseurs à la question de la prise de parole, afin de les décomplexer par rapport à leur voix, toujours en incluant le corps.

Qu’est-ce qui vous motive dans cette transmission ?

Je ne sais pas réellement ce que cela m’apporte, mais j’adore transmettre. C’est dans ma nature, j’aime éveiller et sensibiliser. En ce qui concerne les danseurs, je les vois comme une fleur qui s’ouvre sur scène. J’ai une vraie passion pour cela. J’ai beaucoup enseigné la danse, mais ce que je fais aujourd’hui est encore plus intéressant. Je ne suis pas seulement dans un rapport technique, c’est plus global. Un artiste est complexe à former.

En quoi est-ce important pour les stagiaires de comprendre l’univers de la danse contemporaine et de s’éloigner des clichés ?

Il faut absolument casser les idées reçues. Je souhaite leur dire qu’il y a toujours des ponts entre les arts, on parle d’ailleurs beaucoup d’interdisciplinarité. Dans les spectacles, on peut trouver de la vidéo, de la danse, du cirque, des musiciens live, etc. Les arts ne sont pas catégorisés. Je dis souvent aux danseurs d’aller voir des expositions, d’aller au cinéma, au théâtre, voir des concerts… De se nourrir de tout ce qui peut les enrichir et aiguiser leur sensibilité. L’actualité est également importante, car les artistes doivent être connectés au monde. Je montre donc aux stagiaires d’Avant-Mardi que le champ chorégraphique n’est pas uniquement de l’animation et bouger son corps. C’est un art. Les chorégraphes proposent des spectacles dans lesquels ils questionnent le monde, en prise avec ce qui les entoure. C’est important de sensibiliser et d’ouvrir les esprits. Nous vivons dans un monde où il faut lutter contre ces replis.