Témoignage : Emily Gonneau – Formatrice

Crédit photo : Ally Pitypang

Avant-Mardi accueille depuis peu une formation en communication digitale pour les lieux et événements culturels. Aux manettes de cette action : Emily Gonneau, co-fondatrice d’une agence de communication spécialisée en numérique pour toutes les professions issues du milieu de la culture, Nüagency. Emily est également enseignante dans divers établissements comme MBA ESG ou la Sorbonne. Portrait de cette professionnelle, passionnée d’art, de culture et de numérique.

Depuis quand intervenez-vous à Avant-Mardi ? Quel est votre lien avec la structure ?

C’est la première fois que j’interviens à Avant-Mardi dans le cadre de la formation Communication digitale pour les lieux et événements culturels. J’étais également venue en novembre 2016 dans le cadre de la journée M.U.S.E#3 ; j’intervenais sur les outils pour les musiciens, ainsi que sur la convergence entre billetterie et streaming.

En quoi consiste cette formation et quel est votre domaine de compétences ?

Il s’agit de communication web à destination des lieux et événements culturels, donc principalement axée sur leurs problématiques spécifiques. Le travail n’est pas uniquement orienté vers le site internet ou les réseaux sociaux. Il s’agit avant tout d’une démarche de réflexion sur les valeurs de l’événement, ses propres atouts, les publics et comment toutes ces informations s’articulent autour des outils, comme une newsletter ou tout autre contenu que l’on peut créer. La réflexion sur la manière de communiquer est vitale car les outils gratuits sont nombreux. Mal utilisés, ils peuvent s’avérer contre-productifs.

De manière plus globale, chez Nüagency, l’agence que j’ai co-fondée avec Maud Cittone, on intervient sur tout ce qui est communication et stratégie digitale dans le secteur de la musique et de la culture en général, autant pour des lieux, événements, festivals que des artistes, auteurs ou des projets audiovisuels. Notre activité est assez diversifiée : on fait de la stratégie, de la formation, du community management, des refontes digitales, etc. En soi, c’est un panel d’activités à la fois théorique et pratique !

D’abord Sciences Po à Paris, maintenant dans le milieu de la culture. Comment en êtes-vous arrivée là ?

Sciences Po… C’est le parcours d’études que je n’imaginais pas suivre à la base. J’avais fait un job d’été dans une agence littéraire qui représentait des auteurs de théâtre (DRAMA qui représentait notamment Eric-Emmanuel Schmitt) ; ça m’a montré qu’on pouvait travailler dans le milieu de la culture et du théâtre. Faire Sciences Po était forcément rassurant pour mon entourage, mais j’ai décidé de passer le concours principalement parce que cette année-là, ils ouvraient un master « Gestion des entreprises culturelles ». J’ai pu me spécialiser très vite et monter un certain nombre de projets qui me tenaient à cœur, notamment au sein du BDE où j’ai organisé la 9ème Semaine des Arts et lancé le « Rideau Rouge », le festival de théâtre de l’école qui existe encore à ce jour, de même que les « N’importe quoi », l’équipe de théâtre d’impro.

Côté enseignement, certains profs que j’ai eu étaient très marqués par l’approche « culture publique », à savoir : si c’est rentable, est-ce vraiment de la culture ? Cette vision n’était pas forcément la mienne, j’ai donc eu besoin d’explorer un domaine qui n’a rien à voir : le marketing chez L’Oréal, puis chez Dior à New-York. Là-bas, je suis retombée dans la musique : assister à des concerts et aider les artistes comme je le pouvais, tous les soirs, du lundi au dimanche. A force d’aller à des concerts et de voir des artistes, je me suis rendue compte – certes un peu tardivement – qu’il y a des gens qui travaillent vraiment dans la musique et qu’il n’y avait plus qu’à ! Après ces expériences à New-York, je suis arrivée à Londres dans le label EMI.

Justement par rapport à votre travail à Nüagency, il y a un grand pan de votre activité qui est dédiée au web pour les artistes, est-ce dû à une forte demande ?

En partant d’EMI, j’ai créé ma première boîte qui était Unicum Music, avec cette idée fondatrice que les artistes sont « unicum » (uniques). Cette structure était au départ principalement orientée autour du management – surtout vis à vis des artistes qui n’ont pas les moyens – et des éditions musicales. Aujourd’hui, je développe toujours les éditions mais je ne manage plus qu’une artiste (Emilie Chick), car je viens de lancer le label (et revenir à mes premiers amours). Parallèlement à ça, j’ai toujours été fascinée par la culture web, l’univers tech, start-up, etc. Je me suis très vite lancée dans l’apprentissage de tous ces nouveaux outils issus de ces cultures.

Quelques temps plus tard, lors d’une discussion avec Maud Cittone (co-fondatrice de Nüagency), nous nous sommes rendues compte qu’il y avait un vrai besoin dans le secteur. Il existe d’un côté les très grosses agences avec des budgets colossaux, et d’un autre les artistes émergents avec des moyens très limités.

Quelque part, l’idée de Nüagency c’est de se dire qu’il y a une problématique spécifique au milieu artistique. Le but n’est pas de vendre un produit mais de porter un projet artistique. Le challenge pour nous, c’est d’amener les artistes à comprendre que les réseaux sociaux et le site internet ne sont que des outils qui doivent être au service d’un projet. J’ai rencontré trop de personnes qui me disent qu’elles doivent se formater, se conformer aux standards de ces outils qui ne sont pourtant pas adaptés. C’est antinomique de voir des artistes avec une réelle singularité se contraindre à rentrer dans des cases formatées dans une servitude volontaire !

Vous êtes particulièrement investie dans la culture et le numérique. Comment percevez-vous l’évolution du milieu culturel depuis ces dernières années ?

Il y a eu énormément de changements. Particulièrement dans le milieu de la musique qui a été bouleversé par le numérique, même si le cinéma, le livre, la danse et le théâtre ne sont pas en reste non plus.

Je constate deux choses : aujourd’hui il y a plein d’outils disponibles, ce qui n’était pas le cas avant. Chaque artiste a la capacité de toucher son public directement et sans intermédiaire. C’est la bonne nouvelle. Le pendant négatif : tout le monde y a accès. Donc la problématique de l’émergence n’a pas disparue, elle s’est transformée, ou comme disait Lavoisier : « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». La citation a un peu plus de deux cents ans mais reste d’actualité. 

Autre sujet de discussion, c’est la question de la monétisation et de l’artiste accompli. Avec tout ce stress autour de la monétisation, tout le monde se dit « il faut être rentable, il faut trouver des sources de revenus ». En soi, ces discussions sont très intéressantes car il nous faut des artistes autonomes. Le point négatif de cette discussion, c’est qu’il y a désormais un brouillage entre la frontière où l’artiste fait de l’art et essaie d’en vivre, et l’artiste fait tel art spécifique car il peut en générer tant d’argent.

Un dernier point intéressant aujourd’hui, c’est l’émergence de l’intelligence artificielle. C’est un fait : une intelligence artificielle peut créer de la musique. Il y a même déjà des œuvres qui sont enregistrées à la SACEM. De nouvelles questions ont émergé : si des machines peuvent créer de la musique, quelle est donc la valeur ajoutée des humains ? J’essaie de voir les choses de manière positive. Bien qu’il y ait eu une dépolitisation des artistes récemment et que ces derniers étaient dans une logique de consommateurs et de fans, il y aura peut-être un retour à une forme d’engagement ? Comme par exemple le rap et le hip-hop, qui sont nés en tant qu’expressions contestataires liées à des mouvements sociaux. C’est peut-être ça la différence majeure, la valeur ajoutée de l’artiste par rapport à la machine.

Quels conseils donneriez-vous aux artistes émergents, à la scène émergente, tous milieux confondus ?

Concernant le théâtre et la danse, ils sont tellement méfiants vis à vis de la technologie que je leur dirais : il peut y avoir des outils intéressants qui sont sources de réflexion.

Pour les artistes qui ont l’impression que tout doit être numérique, je dirais au contraire : essayez de vous recentrer sur ce que vous avez de singulier à travers ce que vous avez à dire. Le numérique est porteur de possibilités formidables, à condition de ne pas être un gadget.

Dans tous les cas, il ne faut pas attendre de ces outils qu’ils fassent un travail rapide : c’est un piège. L’image qui m’est venue aujourd’hui en formation c’est celle d’une scène d’exposition de Balzac : la mise en place est longue et méticuleuse, c’est souvent d’un ennui mortel pour les lecteurs, mais une fois que le décor est planté, tout s’enchaîne très vite. C’est exactement pareil avec les artistes et l’outil numérique. Il n’y a pas de raccourci, c’est un travail de longue haleine si les artistes ne veulent pas être enfermés dans un format commun et diluer leur singularité.