Témoignage : Jeanne-Sophie Fort – Formatrice

Les Siestes Electroniques font figure de modèle dans le champ culturel toulousain. Reconnue nationalement pour son festival d’été, implantée à Toulouse, à Paris et s’exportant à l’étranger, l’association Rotation a su se faire un nom dans le paysage musical français. L’une des raisons de ce succès ? Une ligne artistique et communicationnelle cohérente, fondée et travaillée constamment par l’équipe des Siestes. Cette expertise professionnelle, les stagiaires des formations Parcours d’Artiste et Production de spectacle vivant d’Avant-Mardi ont l’opportunité d’en apprendre les rouages grâce à Jeanne-Sophie Fort. Chargée de la communication et des partenariats privés aux Siestes Electroniques et au BBB Centre d’Art, elle a accepté de nous partager sa vision du secteur et les clés de ses formations.

Jeanne-Sophie Fort 3

Depuis quand intervenez-vous sur les formations Avant-Mardi ?

C’est la deuxième année, j’ai commencé en 2014. 

Comment est-ce que cela s’est fait ?

On se connaît du fait qu’on travaille dans le même réseau. Je suis intervenue il y a quelques années sur des opérations de recherche de mécénat pour Avant-Mardi, donc j’ai commencé à bien connaître l’équipe à ce moment-là. Ils ont eu besoin d’un formateur supplémentaire pour des modules sur la communication, c’était la première fois que je le faisais. J’ai eu une première session test sur la formation Production de spectacle vivant, et ça s’est super bien passé. J’ai bien aimé l’échange avec les stagiaires, donc on a reconduit sur la formation suivante : Parcours d’artiste. En septembre dernier, on a décidé de continuer.

Quel est votre domaine d’intervention ?

La communication axée sur les relations presse.

Les relations presse fonctionnent toujours sur du réseau que l’on peut construire de mille manières. J’explique donc comment j’ai opéré mes choix.

À chaque formation, j’essaye d’adapter mes propos aux besoins des stagiaires et me tiens toute la journée à l’écoute. J’arrive à anticiper leurs demandes car j’ai eu des expériences dans des domaines qui leur sont familiers. Avant de travailler à Toulouse, j’ai fait un passage dans une boîte de production, ce qui me permet de mesurer les difficultés rencontrées par les artistes pour parler de leur travail. Je vois passer les écueils dans lesquels tombent mes interlocuteurs. J’établis un prélèvement de tout cela, j’ordonne, j’analyse et je transmets mes remarques aux stagiaires.

D’une formation à l’autre, le squelette du cours reste le même : rendre compte des méthodes classiques de communication puis montrer comment être créatif tout en structurant sa méthode. Enfin, je leur montre comment capter l’attention de leurs interlocuteurs. Je donne beaucoup d’exemples. Dans ma pratique professionnelle, je n’adopte pas toutes les méthodologies classiques de la communication, certaines me paraissent vaines, désuètes, d’autres plus pertinentes. J’illustre ma journée d’intervention avec mes propres réussites et échecs, et ce que j’observe chez d’autres communicants.

C’est vraiment personnalisé…

J’ai en face de moi de petits groupes, je me permets toujours de prendre un ou deux projets en exemple. Le groupe de stagiaires peut suivre mes explications et proposer des idées. J’interviens plutôt en fin de formation, ça fait longtemps qu’ils suivent les cours ensemble donc ils se connaissent, ils savent quelles sont les aptitudes des uns et les exigences des autres. L’idée est de définir des pistes ensemble. Je les place dans la peau de la personne qui conçoit son plan de communication, qui se prépare à démarcher. Au fil de la journée, je prélève leurs idées, en insuffle d’autres, puis j’ordonne le tout pour qu’ils repartent de mon cours avec une méthodologie claire.

Vous intervenez aussi au BBB en tant que formatrice. Pourquoi est-ce important que les artistes s’inscrivent dans ce type de formation ?

L’objectif au BBB centre d’art est de structurer le secteur de l’art contemporain. Il y a dans ce secteur beaucoup d’apprentissage sur le tas et des gens qui ne connaissent pas forcément toutes les ficelles du métier, ni tous les comportements à adopter. Vis-à-vis des artistes en particulier, il s’agit aussi faire tomber quelques idées préconçues. Démarcher la presse, parler de son travail fait souvent un peu peur. Je leur montre alors comment fonctionnent critiques d’art et journalistes pour qu’ils puissent ensuite comprendre ce secteur et percevoir comment s’adresser aux professionnels qui le composent.

Les relations presse convoquent des problématiques de communication larges. La base du métier est de savoir adapter son discours à un interlocuteur. Ensuite, il faut comprendre ses attentes, étudier son comportement, ses aspirations, pour capter son attention.

Quel a été votre parcours professionnel justement ? Comment en êtes-vous arrivée à travailler dans le secteur culturel ?

J’ai fait des études dans le champ culturel, plus particulièrement le master stratégie du développement culturel d’Avignon. Avec ce master, je me suis entourée de personnes qui aujourd’hui travaillent dans le secteur culturel : musées, théâtres, cinémas, salles de spectacles, scènes nationales. Pour ma part, j’ai surtout retenu les cours de sociologie. D’ailleurs, c’est de là que je tire la base de mon travail, en observant l’environnement dans lequel je m’inscris et les comportements des festivaliers. Originaire de Lyon, j’ai eu des expériences dans des festivals lyonnais. Je ne connaissais pas du tout le Sud-Ouest, mais j’avais déjà identifié les Siestes Electroniques. Quand j’ai vu une annonce pour ce festival que j’admirais de loin, j’ai répondu, j’ai été acceptée. Je me suis installée à Toulouse. J’ai renoué un an plus tard avec l’art contemporain en intégrant le BBB centre d’art. Je trouve que c’est important d’être dans deux structures, car cela me nourrit et me permet de comparer les deux secteurs. Finalement, même si elles dépendent toutes les deux du secteur culturel, je repère des divergences de fonctionnement, des éléments qui ne s’appréhendent pas de la même manière. J’ouvre alors mon regard sur l’acte de communiquer.

 J’ai essayé de faire de la communication dans d’autres secteurs et je n’aime pas du tout, ce n’est pas la même chose. Par ailleurs, j’aime la dimension humaine de mes employeurs et me méfie des grosses structures qui segmenteraient par exemple la « communication numérique », la « communication print » et les partenariats, j’ai l’impression qu’elles ralentissent leur processus créatif. Tout cela construit une communication très institutionnelle, qui ne va pas surprendre le public, qui ne fait pas réfléchir. La communication ce n’est pas qu’un travail informatif, mais c’est aussi véhiculer des idées. Je ne sais pas si cela s’en ressent avec la communication des Siestes Electroniques, mais on essaye toujours de faire des propositions, d’être là où on ne nous attend pas.

Selon vous, comment s’articulent les deux secteurs dans lesquels vous évoluez, l’art contemporain et les musiques actuelles ?

Spécifiquement aux Siestes Electroniques et au BBB centre d’art, je trouve qu’il y a un lien dans cette volonté de proposer une programmation artistique radicale et singulière. Je suis très souvent bousculée, dans mes repères, mes références, ça me fait du bien. J’ai des directeurs artistiques qui portent une vision forte. À partir de là, le défi est intéressant : il faut que j’arrive à transmettre leurs idées au plus grand nombre. Deuxième chose remarquable, ce sont deux structures assez libres dans leurs discours, très exigeantes et bourrées de contraintes (notamment budgétaires). Cela permet aussi d’explorer des techniques de travail un peu différentes, de remettre en question nos méthodes en équipe ou les façons de considérer notre projet, etc. Et surtout, de ne jamais vivre deux années identiques !

Les Siestes Electroniques se positionnent en tant que festival de musiques aventureuses, qu’est-ce que cela signifie ?

Il faut replacer le festival dans son contexte. Lors de sa première édition en 2002, les musiques électroniques n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui. Je pense que ce qui symbolise les courants musicaux forts de 2000 à 2010 est justement ce déploiement massif des musiques électroniques dans le champ musical global. On les retrouve dans quasiment tous les genres artistiques. On a vu à la fois des croisements avec des orchestres symphoniques et dans le même temps, Alain Chamfort a demandé à la crème des djs français de remixer ses grands tubes.

La volonté première du festival est de surprendre le public. Aujourd’hui, la seule musique électronique ne suffit plus. Certes, on continue parce que c’est un genre qui continue de se chercher, de nombreuses singularités émergent chaque année. Néanmoins, on explore aussi d’autres territoires musicaux, on ne va pas se cantonner à la musique électronique. L’idée est de faire s’aventurer le public vers ce qu’il n’écouterait pas autrement. Donc on crée un contexte sympa : plein air, soleil, été, amis, gratuité… Tout en proposant des découvertes. Même au sein de l’équipe, on se conseille souvent des artistes à écouter, toujours dans cette idée d’aller là où on n’irait pas forcément. C’est ce qui, je crois, a créé la singularité des Siestes Electroniques au regard des autres festivals qui nous ressemblent.

Vous avez élargi votre domaine d’activité avec les Rencontres Futurism et la revue Audimat. A qui cela s’adresse et quels en sont les objectifs ?

Tout ce qui tourne autour des Siestes amène à s’interroger sur ce qu’est la musique. La programmation donne une idée de ce que notre direction artistique a retenu en matière de création dans l’année : le plus singulier, le plus marquant, le point de départ d’un futur phénomène…

Avec Audimat, il s’agit de se poser des questions sur les mécanismes qui régissent le secteur musical tout en portant un regard un peu sociologique et analytique sur les personnes qui reçoivent et composent la musique. La revue sort tous les six mois et s’intéresse à la musique dans sa plus grande globalité : rap, musique pop, Céline Dion ou Rihanna… Tous les phénomènes qui méritent d’être creusés.

Les Rencontres Futurism s’intéressent plutôt aux personnes qui créent la musique aujourd’hui, soit avec des méthodes anciennes comme de la lutherie traditionnelle, soit avec l’usage des instruments d’aujourd’hui. Ça s’adresse à tous les publics, du mec qui bidouille chez lui et qui se crée ses propres petits synthés, aux utilisateurs des nouvelles technologies.