Témoignage : Marc Besse – Formateur

Marc BesseLes domaines techniques, administratifs ou communicationnels sont tous aussi nécessaires que la création à l’épanouissement du projet artistique. Pendant trois mois, les stagiaires de la formation Parcours d’Artiste on pu bénéficier grâce aux multiples intervenants de ce savoir si large. Pour leur dernière semaine de formation, les stagiaires ont ainsi pu découvrir le domaine de la communication avec Marc Besse.

Journaliste spécialisé dans le rock pour les Inrockuptibles, ancien rédacteur en chef des Inrocks.com et – entre autres – biographe d’Alain Bashung, Marc Besse revient dans sa ville natale chaque année pour livrer aux stagiaires les clés de la relation artiste-journaliste. Une journée de formation très importante dont il a accepté de nous expliquer les rouages. 

 

Vous êtes originaire de Toulouse, est-ce symbolique de revenir ici pour partager votre expérience avec la scène émergente locale ?

Ce n’est pas symbolique dans le sens où j’ai commencé ma carrière de journaliste dans la presse quotidienne régionale. A l’époque, on partageait avec tous les autres journalistes du journal de Toulouse une ambition qui était de faire notre travail de journal local. On participait à l’éclosion des groupes, au compte-rendu et à la pleine expression de ce que pouvait être une scène locale. Par exemple, avant qu’il soit lauréat du Printemps de Bourges dans les scènes découvertes, c’est moi qui avais fait l’intégralité du dossier de presse de Zebda avec mes papiers dans la presse locale. Donc quand on est parti d’un investissement journalistique avec la scène locale, il est naturel qu’à un moment, même si c’est 20 ans plus tard, on se retrouve à participer à ce genre de formation. Ce n’est pas de l’ordre de la vocation, mais l’ordre naturel des choses. Quand on est sur un territoire il est important de savoir ce qu’il s’y passe au fur et à mesure des années et de pouvoir contribuer au fait que cela s’y passe mieux. Je trouve sain et salutaire qu’à un moment une structure comme Avant-Mardi rappelle les anciens journalistes ou les journalistes qui ont évolué pour regrouper des compétences et aider des jeunes groupes. Aujourd’hui on ne fait plus de papiers sur ces groupes dans la presse ou sur Internet, mais on essaye de les aider d’une autre manière. On a une connaissance du territoire, une culture de ce que peut être la vie de groupe et une connaissance de ce qu’est ce milieu de la musique, c’est donc nécessaire de mettre tout cela à contribution. On essaye de le faire avec le plus d’empathie, le plus d’humanité possible, et surtout sans se cacher. 

Que souhaitez-vous transmettre aux stagiaires justement ?

Je leur transmets une meilleure connaissance d’eux-mêmes. Le principe de l’artiste en règle générale c’est toujours de se planquer derrière quelque chose car c’est très difficile de livrer sa propre intimité. Sa musique on la reçoit, on la connaît, on l’entend, on la déchiffre, on la comprend, on la partage. Ce que l’on veut rencontrer c’est un être humain, et c’est là que les problèmes commencent. La relation entre les journalistes et les artistes est toujours très difficile car elle est extrêmement codifiée. Il y a beaucoup de media-training, de schémas standards qui font qu’aujourd’hui discuter de manière intime et précise, complète et intelligente avec un artiste est souvent très compliqué. Ce qui m’intéresse quand j’interviens avec les groupes des formations Parcours d’Artiste, c’est de leur dire : « Si vous ne donnez pas un bout de vous-même, si vous ne donnez pas les clés aux journalistes pour mieux comprendre votre musique, ne vous étonnez pas qu’ils lisent votre musique avec un certain prisme et racontent des choses qui sont pas vraies sur vous. Apprenez à leur dire qui vous êtes ». Voilà mon travail aujourd’hui.

Cela fait longtemps que vous êtes journaliste spécialisé dans le rock. Quel regard portez-vous sur la scène émergente actuelle et ses conditions d’accès ?

Je crois que les conditions d’accès n’ont pas si fondamentalement changé depuis 25 ans, il y avait déjà des scènes indépendantes. Ne serait-ce que pour parler de Toulouse, il y avait le Bikini qui ouvrait déjà ses premières parties à la scène locale, il y avait des concours, les découvertes du Printemps de Bourges… Je crois qu’il y a un très gros travail qui s’est fait dans les années 1980, qui a permis à toute une scène française d’émerger. C’est peut-être pour cela qu’elle est aussi riche aujourd’hui. Ça s’est un peu plus institutionnalisé, c’est-à-dire qu’on n’est pas sur des initiatives de concours locaux ou sur des antennes de scènes de révélation comme ça a pu être le cas dans les années 1980, mais les groupes peuvent jouer partout. Il faut démystifier tout cela, on vit encore sur un mythe du rock où il y avait des managers, des attachés de presse, etc. Aujourd’hui, il y a une volonté des groupes de se prendre en main sur un format presque d’auto-entreprenariat, même si cela se traduit par une réalité d’intermittent. Tout cela fait qu’aujourd’hui le créateur n’est plus dans sa bulle en train de réfléchir sur l’artistique en étant complètement déconnecté du monde. Il a besoin et il demande à être au courant de ce qui va advenir avant de demander à des professionnels de s’occuper de lui. Par exemple, un cuisinier a besoin de savoir comment découper les légumes, comment on choisit sa viande. Un chef fait son marché le matin, et un groupe de rock aussi, c’est-à-dire qu’au bout d’un moment il a besoin de connaître la batterie de cuisine, au-delà du matériau qui est le sien (sa propre respiration et sa créativité). C’est pour cela que je pense que les initiatives comme celles d’Avant-Mardi ou d’autres associations dans d’autres régions sont cruciales. Elles sortent l’artiste de cette espèce de bulle un peu adu-lescente ou enfantine du « je crée donc je suis ». Créer ce sont aussi des méthodes, des savoir-faire, une pleine connaissance. A partir du moment où on produit quelque chose de son cerveau, il faut savoir ce qu’on en fait et où on le mène. Et il faut être un peu « drivé » pour arriver à comprendre la réalité du problème. On parle de studio, de tournée, de son propre statut, de sa propre gestion de la créativité, de communication sur soi, de rencontre avec des journalistes (donc le retour sur sa propre image), etc. C’est compliqué, d’où l’utilité de ces formations.

Vous parliez de l’importance pour les artistes de savoir parler d’eux. Vous êtes biographe donc vous vous intéressez spécifiquement à leur vie. Qu’est-ce ce type d’écrit apporte selon vous ?

Mon parcours de journaliste a toujours été motivé par une chose : expliquer ce mystère qui fait qu’à un moment, une écriture et une musique se rencontrent et trouvent une originalité musicale. Pour moi cela fait partie des petits miracles de la vie, je faisais l’analogie tout à l’heure avec la cuisine et c’est exactement la même chose, ça fait partie de ces petits miracles dont un jour on a envie d’élucider le mystère parce qu’on aime les disques, parce que la musique te touche à un endroit que tu ne connais pas et que tu es incapable d’exprimer. Si tu deviens journaliste, tu vas essayer de savoir comment et pourquoi tu reçois la musique de cette façon, c’est la première partie du boulot. Mais si c’est pour comparer comme des érudits les Psychedelic Furs avec David Bowie, ce n’est pas la peine. C’est le mystère de la création littéraire, cinématographique, musicale qui est intéressant. Ensuite, pour moi (je sais que ce n’est pas le cas pour d’autres journalistes), les gens qui font la musique et l’endroit où elle se fait sont aussi importants l’un que l’autre. Quand on commence à avoir des acteurs, une géographie, un contexte et le mystère de la création, on commence déjà à entrer dans une entreprise biographique. On va chercher à savoir comment tous ces éléments sont mis en dynamique avec l’histoire personnelle des artistes, le décor dans lequel ils sont, l’époque dans laquelle ils vivent, les instruments qu’ils décident de pratiquer… J’ai été le biographe de Bashung pendant 8 ans et la biographie a pour but d’entrer dans l’intimité créatrice de quelqu’un. Ça n’est plus d’essayer de comprendre comment les choses se passent et comment elles ont pu naître, mais d’arriver au seuil de la porte intime de quelqu’un pour fonder son propre doute. Ce qui est intéressant dans une formation comme Parcours d’Artiste, c’est que les artistes qu’on rencontre ont une histoire propre, intime, mais ils n’ont pas encore d’histoire discographique, d‘histoire de répertoire. Donc on a tout ce travail qui pourrait être celui de la biographie qui n’est plus à faire parce qu’on ne peut pas s’appuyer sur des disques, on ne peut pas s’appuyer sur un répertoire, on ne peut pas s’appuyer sur une expérience scénique, donc quelque part on a les diamants qui sont bruts. C’est génial parce qu’on peut se livrer à des exercices qui font qu’on peut presque avoir accès à ce qu’ils sont à l’intérieur d’eux même. En même temps il s’agit de leur dire « attention, tu le présentes comme ça, peut-être que tu peux le faire autrement. » Il s’agit quelque part de faire profiter de tout le travail de recherche biographique et de leur en faire profiter grâce à des exercices très simples. C’est un partage.

Il y a de plus en plus de sites Internet indépendants réalisés par des amateurs qui parlent en partie de ces scènes musicales émergentes. Quel regard portez-vous sur ces fanzines 2.0 en tant que journaliste ?

Je mesure surtout à quel point tout a changé en moins de 20 ans. Avant tu attendais que le journal sorte, que la télévision vienne, que la radio t’invite et tu bazardais tes CD pour avoir un petit peu d’exposition. Aujourd’hui, les réseaux sociaux font que tu n’as même plus besoin d’attendre qu’on te donne une réponse favorable à une exposition car elle est déjà là : tu peux émettre et avoir tout de suite des retours. C’est fabuleux parce que c’est la liberté et cela veut dire que la musique va très bien, elle se diffuse. Le problème c’est que ça noie le message : il n’y a plus de tri-sélectif, tout vaut tout, tout est accessible. On pourrait se demander si à un moment ce qui est bon est vraiment différent de ce qui ne l’est pas. C’est quelque chose qui m’inquiète dans le sens où il y a des gigantesques bouses qui vont être considérées comme le meilleur espoir de la musique juste parce qu’il y a un effet de masse et de partage sur les réseaux sociaux. On considère davantage la qualité à l’applaudimètre qu’à la réelle qualité. Il y a quelque part un espèce de bouleversement de la sélection de ce qui pouvait constituer un talent ou pas, qui aujourd’hui n’existe plus. C’est devenu très flou la musique ! Elle ne s’est jamais aussi bien portée et pourtant l’industrie de la musique n’a jamais été aussi mal. Tu as des batailles entre des réseaux sociaux pour savoir si tel groupe est bon par rapport à un autre, tu te demandes quels sont les critères de jugement. Et en même temps on n’a jamais vu autant de puritanisme rampant et de conservatisme sur ce qu’est le patrimoine chansonnier ! Je pense qu’on est venu à un temps qui est anté-Michel Drucker. A l’époque de Drucker ou de Guy Lux dans les années 1960 tu avais Scott Walker ou Pink Floyd qui passaient parce que tu invitais Frank Sinatra ! Tu prenais un artiste hyper important pour un programme télévisuel mais en même temps tu prenais un ou deux jeunes groupes qui déboulaient. Aujourd’hui ça n’existe plus, c’est terminé. 

Quels sont les nouveaux artistes qui vous intéressent en ce moment ?

Je n’ai pas de coup de cœur cette année. Il y a des choses que je déteste, c’est peut-être con mais j’ai plutôt tendance à me dire qu’un groupe est insupportable plutôt que de retenir le beau. Je trouve la scène actuelle assez fade. Je regardais le palmarès des Victoires de la Musique : Louane j’en ai rien à faire, Hyphen Hyphen je trouve ça très mauvais, Christine and the Queens ça ne m’a absolument pas touché, Nekfeu je ne comprends pas… Vianney dès qu’il ouvre la bouche je trouve que c’est absolument inécoutable. Et derrière j’entends des années 1980 qui reviennent avec des synthés ultra datés… Je crois que le disque qui m’a le plus plu c’est le nouvel album d’Iggy Pop qui va sortir en mars : on est sur le blues, sur des choses un peu cascadeuses avec des prises de risque, des sons qui n’ont absolument aucun rapport avec l’époque dans laquelle ils sont sortis, des associations de couleurs, de textures qui rappellent qu’on peut encore faire de la musique. Sans vraiment faire le vieux con, je pense qu’à la fin des années 1990 on est arrivé au bout. La musique évolue, elle se croise, les fusions sont énormes, le rap met une touche finale à tout cela en arrivant à créer avec le sample des choses absolument incroyables. Mais l’évolution technologique des instruments a fait qu’au-delà des mélanges des genres, elle n’a pas pu apporter de nouveaux sons. Une fois qu’on est arrivé à une complétude de sons et de mélanges, d’une certaine manière tout est voué à se répéter.