Témoignage : Olivier Cussac – Formateur

Il est de ces lieux mythiques dont l’histoire transparaît à travers les murs. Le Studio Condorcet a beau se cacher dans un boulevard proche de la gare de Toulouse Matabiau, il est pourtant reconnu pour avoir enregistré de grands artistes depuis sa création en 1970. Depuis quelques années, le gardien du temple est Olivier Cussac. Le musicien, aujourd’hui directeur du studio, accueille les stagiaires de la formation Parcours d’Artiste. Trois jours durant lesquels il partage son expérience avec les stagiaires et leur permet d’enregistrer à leur tour une création. Le dernier jour de cette immersion en studio, nous avons rendu visite à Olivier Cussac et aux leaders des groupes de Parcours d’Artiste. L’occasion de mieux comprendre l’importance d’un espace comme celui-ci.

Olivier Cussac 2

Depuis quand le studio Condorcet et Avant-Mardi travaillent ensemble ?

Je pense que ça doit être plus ou moins la sixième session.

Pourquoi avoir accepté d’accueillir les stagiaires de la formation Parcours d’Artiste ?

Je suis musicien et ce n’est pas mon boulot d’être formateur, mais Pauline Thuillier (chargée de la formation professionnelle à Avant-Mardi) m’a parlé de cette formation et ça me semblait intéressant de me prêter à cet exercice trois jours dans l’année. Ce n’est pas du tout mon quotidien, donc ça me permet de me confronter à d’autres personnes et de transmettre mon expérience, de la partager. C’est bien aussi pour se mettre la tête au clair. Essayer d’expliquer aux gens de la manière la plus simple possible les idées dont on est convaincu pousse à éclaircir certaines choses. J’ai l’impression d’apprendre autant que les stagiaires qui sont censés apprendre aussi, parce qu’il y a un échange. Il y a une porosité entre les stagiaires et moi : nous sommes tous des musiciens, avec chacun de l’expérience que nous confrontons en studio. Cela peut donner lieu à des choses intéressantes, ou pas d’ailleurs. Selon les années et les personnes, l’immersion studio est plus ou moins prolifique, mais en général des choses intéressantes en ressortent. J’ai l’impression que les stagiaires sont contents de ces quelques jours.

Le studio est une étape importante dans la carrière d’un artiste. Que souhaitez-vous apprendre aux stagiaires sur son fonctionnement ?

Il faudrait que tu passes trois jours avec nous pour voir ce qu’il se passe, parce que c’est difficile à résumer. Je n’ai pas de conduite de stage ou de programme préétabli. On parle surtout de la production musicale, pas tant de la technique mais beaucoup de musique. L’idée, est d’avoir une vue d’ensemble du « trajet du signal musical » : tout ce qui se passe entre le moment où l’on place un micro et le moment où les hauts parleurs de l’auditeur se mettent à vibrer, et lui aussi si on a été bon ! Pour moi c’est essentiel, et cela passe au-dessus des instruments et de la technique. Il faut transmettre une émotion et il se trouve qu’on a tout un tas de moyens et de technologies qui sont à notre disposition pour y parvenir. Il faut rendre la production la plus transparente possible, ou en tout cas la moins intrusive. Il faut penser le studio comme l’amplificateur de l’émotion, il n’est pas là pour scléroser. C’est parfois ce qui arrive quand le musicien est impressionné ou mal à l’aise pour diverses raisons. Il y a un aspect psychologique dans le rapport avec le musicien qui est vraiment important. On évoque aussi le fait que tous les musiciens maintenant sont devenus des producteurs, des ingénieurs, des arrangeurs, des bookeurs… En gros, les musiciens se chargent un peu de tout et on essaye de voir ensemble ce qui est bien de partager. Il est bon de faire confiance à d’autres personnes. Même si on fait des choses de manière modeste, par exemple mixer chez soi, il y a des éléments qu’il faut connaître. Ce sont des choses qu’on essaye d’aborder assez rapidement, histoire d’armer les stagiaires dans leur démarche de musicien de tous les jours.

Ce studio est très réputé. Quelle est son histoire ?

Il est beau n’est-ce pas ! Je suis en lien avec les personnes qui l’ont créé en ce moment d’ailleurs, je suis en train de préparer un document dessus. Son histoire c’est rue Condorcet, à Saint-Michel, en juillet 1970, deux gosses qui achètent un deux pistes et un AC30 et qui commencent à enregistrer. L’histoire du studio a presque 50 ans, il s’est passé énormément de choses, et pas uniquement de la variété toulousaine comme Francis Cabrel, Bashung, Gold ou Sardou. Il y eu aussi des musiciens américains, un label qui s’appelle Black and Blue qui venait enregistrer à Condorcet, avec Buddy Guy, le guitariste que tu dois connaître, et Lionel Hampton, un vibraphoniste de jazz qui est très connu aussi. Plein de choses se sont passées ici. Personnellement, cela fait quasiment dix ans que j’y suis donc il y a énormément d’artistes qui sont venus enregistrer des disques. Avec ses cinquante ans d’existence, on peut sentir les vibrations, les traces qu’ont laissé les musiciens dans le studio à travers son histoire. 

Comment en êtes-vous devenu le responsable ?

Je suis musicien de formation, j’ai étudié le violon au conservatoire pendant des années et ensuite, par curiosité, j’ai appris la basse électrique, la guitare et le clavier. Je joue aussi un peu de trompette. Au début j’enregistrais des groupes de hardcore ou de pop locaux dans le garage de mes parents pour gagner un peu ma vie. J’ai toujours aimé faire de l’enregistrement et de la production en parallèle à mon travail de musicien. J’ai très vite écrit de la musique pour les images, des films, des documentaires, des séries de dessins animées. C’est donc un concours de circonstances qui fait que je me suis retrouvé au studio Condorcet en 2007. C’est l’endroit rêvé, s’il fallait le refaire je le referais cent fois bien sûr, c’est vraiment un endroit magique. J’adore les instruments, j’ai pu développer, choisir, collecter une cinquantaine d’instruments qui sont magiques, exceptionnels, vintage. Par-contre je refuse ce mot et tout ce qu’il véhicule actuellement. Je ne les ai pas acheté ces cinq dernières années depuis lesquelles tout le monde en veut parce que c’est à la mode, mais dans les années 1980, quand personne n’en voulait. Pour moi ce sont de vrais instruments. Un piano à queue, est-ce que c’est un instrument vintage ? Bref, le fait est que j’ai réuni une bonne partie des instruments qui ont fait l’histoire de la musique pop rock : des claviers, des guitares, des amplis, etc. C’est une vie à fouiner et collecter pour arriver à un endroit qui est un petit peu le paradis du musicien. On débarque ici et on écarquille les yeux parce qu’il y a des choses qui sont… Parce que l’endroit est rêvé.

Le studio est un lieu de mythes et de secrets dans l’imaginaire collectif. Mais concrètement, quel est votre travail ?

Concrètement, j’ai deux volets dans mon travail. Dans le premier, j’écris des musiques pour de l’image et je les enregistre ici. Soit je les joue moi-même, c’est-à-dire que je joue les instruments qui composent ces musiques, soit je fais appel à des musiciens qui viennent enregistrer. Quand ce sont des formations trop importantes et que les masses salariales sont trop grandes, je vais à Budapest avec un orchestre symphonique. Ça m’est arrivé trois fois, avec soixante musiciens. Tous ne rentrent pas ici et les salaires à Budapest sont cinq fois moins chers qu’à Toulouse, malheureusement. Je dis malheureusement parce que j’ai énormément d’amis musiciens que j’aimerais faire jouer, mais on est obligé d’aller à l’étranger, notamment en Hongrie, pour une question économique. Le deuxième aspect, c’est la production : on m’appelle pour enregistrer des albums. C’est une activité de studio classique. Des artistes arrivent, booquent quatre ou cinq jours de sessions, jouent ensemble ou non. Une des premières qualités de Condorcet est la magnifique acoustique de sa salle de prise. Les musiciens peuvent jouer ensemble, à l’ancienne, en s’entendant très bien les uns les autres. C’est pour cela que j’enregistre beaucoup de musiques live, dans tous les styles.

Au-delà des musiciens connus à l’échelle nationale ou internationale dont vous parliez tout à l’heure, qui sont les artistes que vous accueillez ici ?

C’est mixte. Il y a autant de gens qui viennent du coin que de l’étranger. Par exemple ce week-end j’avais des londoniens au studio. C’est le coup de cœur réciproque qui fait que les artistes se retrouvent ici. D’un côté ce sont des musiciens qui connaissent le son et le travail que je fais ici, et d’un autre il y a le coup de cœur que je peux avoir pour certains projets. Mais je suis très curieux de tout et ça peut être de la musique improvisée, du free-jazz, de l’électro, de la pop, du rock garage, de la musique classique, ethnique… Ce ne sont pas des paroles en l’air, il y a un Facebook pour le studio sur lequel j’ai relaté à peu près tous les enregistrements qui ont été faits ici, et on y voit que c’est très éclectique.

Que vont faire les stagiaires aujourd’hui ?

On est sur la troisième journée et on est pressés. On finit ce soir à 18h, donc on a beaucoup de choses à faire. Ils ont décidé d’enregistrer un morceau qu’on a attaqué hier. On met les mains dans le moteur, c’est-à-dire qu’on fait des prises de son, on compose. On fait à la fois de la musique et de la technique. L’idée c’est qu’à la fin de la journée, le morceau soit cohérent. Ils ont déjà écrit les paroles hier soir, ils ont été assez vite cette année. Pour résumer, la première journée et demie est plutôt axée sur de l’écoute et de la discussion en rapport à tout ce que je t’ai relaté tout à l’heure. La deuxième journée et demie est la mise en application de tout cela. Quand je te dis qu’on met les mains dans le moteur, c’est qu’on se met aux instruments, on joue, on enregistre et on crée de la musique ensemble. Ça pourrait être pire n’est-ce pas !