Témoignage : Pierre Priot – Formateur

Pierre Priot est le président du label Dead Bees Records. Installé depuis plus de dix ans dans le secteur musical du rock indépendant, le label est aujourd’hui largement plébiscité pour la reconnaissance de ses groupes français et internationaux. Pierre Priot s’est ainsi forgé une expertise professionnelle de longue date dans le domaine de l’édition et des labels, qu’il partage avec les stagiaires des formations Avant-Mardi. Aujourd’hui, nous vous proposons de revenir sur les temps forts de sa carrière, jusqu’à son expérience plus récente d’intervenant au sein de la structure.

(C) Franck Alix - www.franckalix.com

(C) Franck Alix – www.franckalix.com

Est-ce que vous pouvez expliquer dans quel domaine vous intervenez au sein de la formation Avant-Mardi ?

J’interviens sur deux journées de formation, l’une sur l’édition musicale et la seconde sur les labels discographiques, les producteurs discographiques. 

En quoi cela consiste ?

Ce sont deux aspects de la filière musicale. Le premier, l’édition musicale, c’est découvrir tout le métier qui correspond à l’exploitation des œuvres avant qu’elles ne soient enregistrées, qui ne sont que des compositions et des textes écrits. Une chanson avant d’être un support sonore, c’est une partition et un texte, et un métier s’attache à développer ces œuvres et en produire des revenus : c’est le métier de l’éditeur. Aujourd’hui, ce n’est pas forcément évident à percevoir pour les musiciens et les créateurs modernes car c’est un métier qui a pris sa naissance à la fin du Moyen-Âge, à la Renaissance, qui a eu l’apogée de son importance au XIXe siècle et qui a perdu de sa prépondérance avec l’émergence des musiques enregistrées. Selon moi, la plus grosse révolution qui s’est produite dans la musique c’est l’apparition de la musique enregistrée. Donc c’est parfois difficile pour les artistes de comprendre ce que sont ces métiers-là, pourquoi ils peuvent aujourd’hui encore être stratégiques et comment ils peuvent apporter un accélérateur de croissance à leur carrière, un apport de revenus qu’ils n’auraient pas imaginé.

Ça fait combien de temps que vous faites ces formations à Avant-Mardi ?

La formation sur l’édition musicale c’est la première fois cette année que je la tiens. A l’inverse, la formation sur le multi-label et le producteur phonographique, ça doit être la 3e ou la 4e fois que je la dispense dans le cadre des formations Parcours d’Artiste.

Est-ce que vous pouvez expliquer votre parcours professionnel et son rapport avec les formations auxquelles vous participez ?

En premier lieu je viens de la radio associative, la radio FMR à Toulouse, et c’est par ce biais-là que je suis entré dans le monde de la musique. D’abord dans la musique enregistrée, puisque de journaliste radio j’ai rapidement basculé dans celui de programmateur, et de programmateur j’ai eu des envies de produire et de faire des disques. C’est comme ça que j’ai poursuivi plusieurs projets avant de rejoindre un jeune label qui s’est créé en 2003, une association qui s’appelle encore aujourd’hui Dead Bees Records, dans laquelle je suis entré dans les premiers mois de sa création. Depuis j’en suis devenu le président et le principal gestionnaire au quotidien de sa production discographique.

Vous pouvez nous présenter votre label ?

On est un label de structure associative, c’est à dire qu’on a un positionnement extrêmement fort en termes d’indépendance, de but non-lucratif et donc d’investissement pour le support et le soutien de nos artistes. Cela signifie aussi que l’ensemble du personnel est bénévole et qu’il n’y a pas de charges salariales, pas d’objectif de bénéfices, on est purement dans un investissement désintéressé. Du point de vue de la ligne artistique, on est né sous l’impulsion de musiciens qui étaient d’une influence rock indépendant américain, des gens qui ont beaucoup écouté dans leur adolescence Sonic Youth ou Pavement, qui faisaient une musique un peu sur cet héritage-là au début des années 2000. Puis le registre s’est un peu plus élargi avec des musiques rock indé, plutôt prépondérant à la guitare, on a eu aussi eu gros positionnement sur des registres de rock psychédélique américain puisqu’on a été l’un des premiers labels en France à bosser avec un groupe comme The Brian Jonestown Massacre, qu’on a aidé à faire une première date française en 2005 et une première tournée en 2006. Du coup, on est identifié comme un label sur ce registre rock psychédélique qui nous correspond encore assez bien puisque beaucoup des groupes qu’on produit et avec lesquels on travaille aujourd’hui sont dans un registre shoegaze, rock psychédélique, ou noisy, un revival sixties.

En se baladant sur le site Internet du label, on peut y voir beaucoup de groupes étrangers. Comment se déroule le repérage de ces artistes ?

On a eu une période assez faste de rencontres, d’échanges… On a rencontré beaucoup de gens à l’époque de MySpace. On a eu un profil MySpace très tôt et très actif, parmi les plus gros profils MySpace de France. On a rencontré beaucoup de gens par ce biais-là à l’époque où la plateforme était très ouverte, avec des rapports assez simples et assez décontractés. C’était très facile de développer des liens et des rencontres, y compris avec des artistes qui avaient une certaine renommée à l’international et d’autres qui étaient complètement émergents et qui depuis sont devenus des groupes importants. Je pense aux Black Angels avec lesquels on a travaillé un temps au tout début de leur carrière. Les choses se sont faites très naturellement en réseautage, c’est à dire qu’on rencontrait des groupes sur Internet, puis leurs copains nous branchaient ou inversement, on rencontrait des groupes dans l’entourage de ceux que l’on connaissait… Pas mal de points d’entrées comme ceux-là avec la scène d’Austin, la scène de Portland ou de Seattle. C’est par ce biais-là qu’on en a rencontré, et par l’intermédiaire de Brian Jonestown Massacre aussi qui nous a ouvert pas mal de portes.

Aujourd’hui quand vous discutez avec des groupes tels que ceux que vous pouvez rencontrer lors des formations, qu’est-ce que vous constatez vis-à-vis de leurs relations aux labels ?

Ce que j’identifie c’est qu’ils ont des grosses envies de professionnalisation et une démarche vraiment pro dans leurs besoins de formation et la construction d’une carrière. Ils ont besoin d’une grande technique dans le fonctionnement de la filière et de l’industrie. Je m’aperçois souvent qu’ils ne savent pas qui sont les différents acteurs et quels sont les métiers du label ou de l’édition, qui fait quoi et pourquoi on leur donne des sous. Des choses qui sont encore très floues sur qui fabrique des disques, etc. Donc effectivement ils ont besoin qu’on les accompagne, qu’on leur donne le jargon, le contexte, débroussaille un tableau qui peut être confus ou un peu opaque quand on est simplement musicien ou compositeur. C’est une sorte de paradoxe de vouloir en même temps développer des plans de carrière et être musicien, parce que ça n’implique pas les mêmes talents de faire de la musique, donc de l’art, et puis développer son entreprise personnelle dans ce biais-là. C’est pour ça qu’ils ont besoin de suivre des formations qui leur donnent un cadre pro, et en même temps c’est intéressant aussi qu’ils rencontrent des professionnels qui vont leur donner des conseils et des orientations.

Avez-vous pu bénéficier d’une telle formation à vos débuts ?

Non, je fais partie d’une génération autodidacte qui s’est formée seule, sur le tard. J’aurais certainement adoré, mais les occasions ne se sont pas présentées.