Témoignage : Yves Bommenel – Formateur

Déjà 15 ans qu’Illusion & Macadam accompagne les acteurs, les structures et les institutions culturelles. Pour son vice-président Yves Bommenel, la fusion des régions est une opportunité de plus, notamment en terme d’échanges de savoirs. Cela fait de nombreuses années qu’il partage son expérience avec des artistes en recherche de conseils, que ce soit à Montpellier, à Toulouse ou ailleurs… C’est pourquoi il intervient sur la formation Parcours d’Artiste lorsqu’il ne travaille pas, entre autres, dans l’organisation du réputé festival Tropisme. Il est par ailleurs président du Syndicat des Musiques Actuelles. Durant un long entretien, il nous rappelle l’importance de la formation professionnelle continue pour les musiciens émergents.

Yves Bommenel

Quel est votre parcours professionnel ?

J’ai un parcours qui est à cheval sur deux secteurs : l’organisation de spectacles et la communication avec une expérience fondatrice en radio et en presse gratuite. J’ai notamment collaboré au Let’smotiv Montpellier et au Coca’Zine, qui était un fanzine reconnu dans la grande région puisqu’on le distribuait de Toulouse à Toulon. J’ai aussi fait beaucoup de communication. Parallèlement, j’ai fait un peu de tout, organisé des concerts, dont le Festival à 100%, qui est devenu le festival Tropisme maintenant. Tout cela en ayant un gros ancrage associatif, mais pas uniquement puisque j’ai créé ou participé à la création de toutes sortes de structures et que je travaille à l’heure actuelle dans une coopérative.

Depuis combien de temps le partenariat entre Illusion & Macadam et Avant-Mardi existe-t-il ?

On a commencé à travailler ensemble sur Parcours d’Artiste à Montpellier. On avait fait un transfert de savoir-faire et de compétences pour implanter cette formation à Montpellier, mais ça n’a pu avoir lieu qu’une année pour des questions de prises en charge régionales. C’était je dirais il y a trois ou quatre ans. C’était la première fois qu’on collaborait de manière concrète. Aujourd’hui, on travaille beaucoup avec La Petite, et comme la Petite travaille sur Parcours d’Artiste à Toulouse, j’ai remplacé Emily Lecourtois concernant les interventions sur les sources de financement pour l’artiste.

Que cherchez-vous à accomplir dans l’accompagnement artistique et la formation ?

Pour moi, il y a un objectif qui est un peu la base de tout ce que je fais, c’est vraiment de proposer des sortes d’écrins à l’expression artistique : faire un festival, trouver une salle pour faire un concert, faire rencontrer un projet artistique à un public adapté. L’accompagnement artistique au départ, c’est vraiment quelque chose qui se base sur le projet artistique. C’est-à-dire permettre à des gens qui ont des choses à raconter de le faire et si possible à un public le plus large possible. Ça c’est le sens vraiment culturel. Après il y a une autre chose qui est venue avec les années et l’expérience et qui relève du domaine socio-professionnel : comment fait-on pour que les artistes rencontrent leur public, mais qu’ils puissent aussi vivre de leur travail ? Je pense que c’est important cette notion, leur permettre d’arriver à gagner leur vie en faisant ce qu’ils savent faire le mieux, c’est-à-dire être créatif. C’est vraiment ce que j’essaye de faire en faisant de l’accompagnement. Je travaille avec des musiciens qui font du bal comme avec des gens qui font de la musique contemporaine et ce qui est sûr c’est qu’aujourd’hui c’est un métier à risque, d’une grande précarité, très dur. J’ai vu des choses à la fois aller de l’avant et à la fois se dégrader. Il faut être soutenu. On essaye à travers des formations à Avant-Mardi ou à Illusion & Macadam de leur faire passer des outils. 

Que recherchent les artistes dans ces formations d’accompagnement ?

Le gros souci est que les musiciens sont désemparés par rapport au chamboulement qu’il y a eu en l’espace d’une dizaine d’années. Il y a eu une grosse évolution du secteur de la musique avec la baisse du marché du disque, le rôle prépondérant des maisons de disques et une recomposition du paysage. Pour les musiciens régionaux, ça a eu un impact assez important. A l’heure actuelle, l’artiste est de plus en plus obligé de devenir ce qu’on appelle « l’artiste entrepreneur ». Je ne sais pas si le terme est adapté, mais ça veut dire qu’il est obligé de piloter son bateau. Quand j’ai commencé, les artistes autoproduits étaient dans une démarche politique, une prise de contrôle de l’outil productif dans un esprit très coopératif finalement, alors que maintenant c’est plus subi, il s’agit d’une nécessité. S’ils ne prennent pas en main leur carrière, s’ils ne sont pas capables de faire leur propre promo, leur propre production, leur propre diffusion, leur propre communication et d’être finalement multi-casquette, ils ont peu de chance d’y arriver. Donc il faut qu’ils intègrent des nouveaux métiers et des nouveaux outils… Du coup la demande est énorme, parce qu’ils s’aperçoivent bien que s’ils ne savent pas faire tout ça, ils sont « morts ». Je pense qu’à l’heure actuelle il ne suffit pas d’être un bon artiste et d’avoir quelque chose à raconter et de le faire bien. Ils sont en demande absolue d’arriver à saisir des choses qui ne sont pas leur métier. La question du financement, elle arrive en conclusion de tout cela, parce qu’il faut trouver de l’argent pour produire, c’est le nerf de la guerre. Avant, ces questions étaient moins leur problème. Ça ne voulait pas dire qu’ils n’avaient pas de problèmes d’argent, mais s’ils étaient repérés, il y avait un producteur qui allait prendre des risques et les rémunérer en attendant que ça rapporte peut-être par la suite. Maintenant, c’est plus rare, surtout au démarrage. Ils savent donc que c’est à eux d’aller chercher l’argent, non pas seulement pour amorcer les choses mais aussi le cas échéant pour tout simplement créer…

Est-ce ce désir d’accompagnement qui a permis la création d’Illusion & Macadam il y a 15 ans ?

Illusion & Macadam c’est une histoire qui est assez ancienne effectivement. Au départ, l’idée était de faire de l’accompagnement aux structures et d’être une sorte de couteau suisse administratif et technique qui a agrégé des compétences au fur et à mesure : gérer la paie, un bureau technique, de la production déléguée, du conseil, de la formation… Illusion & Macadam s’est ouvert progressivement sur d’autres chantiers. Nous travaillons avec des compagnies de théâtre, de rue, des musiciens, des chorégraphes etc., mais aussi sur les arts numériques avec notre bureau de production qui s’appelle Bipolar. Dans les arts numériques, c’est peut-être encore plus galère qu’en musique pour les artistes ! S’il n’y a pas une structure comme notre coopérative – où on est 26 équivalents temps plein – qui a une certaine assise et qui est capable de lancer des projets européens pour les soutenir, c’est très compliqué pour eux. On est là pour monter des projets parfois extrêmement lourds avec de la recherche informatique ou technologique, avec l’espace etc. Ils ont besoin de structures comme la nôtre qui vont coordonner, piloter, gérer tout cela avec l’ingénierie administrative pour pouvoir le faire. Le festival Tropisme ou l’accélérateur Sophomores reposent sur une idée proche. La formation professionnelle ou le conseil est aussi lié à cela, comme à Avant-Mardi. Par ailleurs chez nous, il n’y a que des professionnels en activité qui font de la formation et c’est important. Si on travaille avec des structures sur l’organisation d’un événement, le fait de faire nous aussi un festival nous permet de mieux comprendre les enjeux. On sait ce que ça veut dire de tenir une billetterie, d’embaucher des artistes, de travailler sur le public ou de faire de la médiation. Tout ça nourrit notre réflexion d’accompagnateur, mais nous permet aussi de ne pas perdre la main, d’être sur le terrain. L’idée est de pouvoir donner des conseils car on se les applique à nous-mêmes.

Pour rebondir sur les arts numériques, cette année Tropisme intègre du dispositif visuel, est-il possible de nous en dire un peu plus ?

La programmation est en train d’être finalisée, on sera sur un événement liant pop et technologies. Cela se passe au centre d’art La Panacée, mais aussi au Rockstore, au Jam, au Blacksheep… Le directeur artistique du festival Vincent Cavaroc n’a pas une vision intellectualisante des arts numériques ou du spectacle vivant. Il veut vraiment créer du lien avec les gens, leur faire vivre des expériences, des bons moments… Il travaille aussi à la Gaîté Lyrique à Paris mais fait partie de l’équipe depuis très longtemps. Pour revenir à l’artistique, notre objectif par exemple avec le projet transmedia, installation et live « Je suis Super », c’est de permettre à des jeunes et leurs familles de s’immerger dans quelque chose qui a certes un rapport avec la technologie, mais avant tout dans un univers artistique fun et décalé. Il y a aussi tout un volet de rencontres professionnelles sur Tropisme ou d’actions inclassables. Les trois champs d’investigation explorés de cette édition sont le spectacle augmenté, les nouvelles écritures audio-visuelles, la gastronomie…  On va notamment développer des choses autour de la narration avec France Télévisions. Une des problématiques est : comment s’adapter auprès des jeunes adultes ou des adolescents, avec ceux qu’on appelle la génération Snapchat. C’est-à-dire comment est-ce qu’on arrive à leur raconter des histoires et si possible avec eux. C’est la suite de ce qu’on avait montré l’année dernière avec le projet « Stainsbeaupays » : un web-documentaire et une installation numérique faite avec des collégiens du 93. C’est ce genre d’objets inclassables avec du fond et de la forme que l’on souhaite mettre en avant, transmettre. Après notre ADN c’est la musique, la fête, la vie… Bref on aime les scènes où les gens s’éclatent. On leur amène de la réflexion mais aussi ce qui fait la joie de découvrir du nouveau, le vivre ensemble. Voilà pourquoi au-delà de la programmation avec Chassol, Rebotini, Mondkopf, Pilooski, DJ Chloé, Bachar Mar-Khalifé, Unænime Collective, Usé, Collectif Scale, Bambounou… Nous proposons trois semaines d’expériences et d’expérimentations pour écouter, créer, sentir, danser, manger et vivre de manière augmentée.

Comment percevez-vous le rapprochement des deux régions au sein du secteur culturel ?

Le premier point qu’il faut rappeler est que les frontières administratives n’existent que dans la tête des élus. C’est-à-dire que les gens ne se disent pas « Tiens je viens de Carcassonne, quand je vais à Toulouse je suis plus chez moi » ! Personne ne pense cela, c’est une abstraction bureaucratique. Cela fait très longtemps que l’on collabore avec les structures d’ici ou d’ailleurs. Je te disais qu’avant je travaillais sur des projets transrégionaux qui étaient toujours ouverts. On nous prenait parfois pour des martiens parce qu’on distribuait le magazine sur trois ou quatre régions mais les artistes eux tournaient dans toute la France voire à l’étranger. Donc c’est un peu ridicule comme débat. Certes d’un point de vue administratif, cela va être compliqué pendant 5 ans, peut-être plus, mais le changement est aussi une chance. Il y a des choses qui vont bouger et qui vont permettre des ouvertures, rendre faisable ce qui était laborieux. Avec Avant-Mardi, j’ai participé à un dispositif qui s’appelle AA++, qui est un projet euro-régional avec des Catalans, Midi-Pyrénées, le Languedoc-Roussillon et les Baléares. Il s’agit vraiment d’un projet de circulation des artistes sur ce périmètre. Je pense que cela permet un travail sur un territoire plus large. Augmenté comme on dit sur Tropisme. Du développement local avec un changement d’échelle. C’est ça qui est important pour les artistes, les acteurs et tous les citoyens. Quel est le projet commun, les compétences, les moyens de concertation sur ce bassin-là… Niveau musical, on peut espérer que le fait qu’il y ait un rapprochement des deux réseaux va dynamiser les territoires avec plus de projets transversaux, plus d’échanges… Il faut créer cette dynamique et en profiter pour décloisonner toujours plus.

Donc vous êtes positif.

Ah oui ! J’ai été atterré par certains discours dans la culture ou chez les politiques sur la taille des régions et la peur de se faire bouffer. Quand on compare à la planète entière, le rapprochement entre Midi-Pyrénées et Languedoc-Roussillon, ce n’est pas si important. Il faut relativiser. Dans l’économie, il n’y a aucune entreprise qui s’est immobilisée volontairement sur le périmètre régional. Si elles peuvent vendre à Bordeaux, elles le font et continueront à le faire. Encore une fois c’est une vision très administrative, très cocardière. Je pense qu’il y a de réelles opportunités parce que ça va bouger. Dans le secteur culturel et surtout pour les musiques actuelles, tout ce qui modifie la donne et bouscule les règles est positif pour nous, parce que le statut quo nous est défavorable. Je le vois vraiment comme ça. Dès qu’il y a du mouvement, on peut entrer dans des brèches. Ça fait 30 ans qu’on fait ça… Le changement va nous être positif dans le futur, si on s’en donne les moyens. On a de la chance d’être un secteur très débrouillard. Très créatif économiquement. L’art de la survie. On crée des cluster, des start-ups, des ponts avec les autres secteurs : tourisme, numérique, médias… On est les seuls du secteur culturel (sans parler des grosses industries créatives) en capacité à l’heure actuelle d’avoir un discours économique, à le tenir et à le faire. Dès qu’il y a un mouvement, on peut foncer. Plus ça bouge et plus il y a de possibilités. On a bien travaillé avec les anciennes régions. On a fait avancer les choses. Mais la réforme actuelle nous oblige à continuer d’avancer, à réfléchir d’autres dispositifs, d’autres modèles, d’autres relations… Les périodes où on se pose des questions, où on cherche des solutions sont les moments où l’on va de l’avant. Nous sommes persuadés que les moteurs actuels de l’économie sociale et solidaire et de la filière créative, c’est l’innovation et le changement d’échelle. Jusqu’à présent, le secteur était sur des micro-projets qui avaient et ont toujours des qualités mais je pense qu’il y a plein d’endroits où on peut travailler mieux et à une autre dimension pour des raisons qui sont économiques, mais aussi d’intelligence collective, de mutualisation… On est plus fort si on se réunit. Faut se dire « allez, on y va » et y aller ! C’est très stimulant.